MES MINI-MYTHOLOGIES

A voir Cristiano Ronaldo se recoiffer, au ralenti, Zinédine Zidane se vider le nez, au ralenti, ou encore Kylian Mbappé exprimer son dépit, après un tir au but raté, au ralenti, vous ne vous lassez pas de penser que ces personnages-là sont d'une autre trempe : car de qui, si ce n'est des dieux, ou demi-dieux, détaillerait-on autant les moindres micro-gestes, les plus banals, pour en faire un spectacle ?

Le ralenti transcende l'ordre du commun, puisque ce temps étiré jusqu'à l'orgasme n'est pas de la même qualité que le vôtre, assurément. Vous pouvez certes vous imaginer ratant votre bus le matin, au ralenti, mais vous êtes dans ce cas votre unique auto-spectateur. La transcendance du ralenti est qu'elle offre un objet de contemplation collective, fascination généralisée, d'un intérêt – presque ? – public.

On rejoint ici le portrait de chez Harcourt où le photographié, extrait de cette partie du corps qui marche et fait de l'humain un vil piéton, accède à un statut supérieur, glissant sans bruit et sans heurt au-dessus de la masse des humains, de leurs problèmes et de leur petitesse. Mais le ralenti va finalement plus loin, car c'est une image en mouvement, qui définit que ce temps-là vaut de l'or, vaut tout « l'or du temps », et que votre contemplation est ce qui doit permettre à votre vie d'approcher un peu de cette perfection sublime !

Ainsi le ralenti fige un ordre social « médiatisé par des images » (Debord) et l'assure, comme un chien de garde défend l'aristocratie contre les prétendants à la jacquerie. Pour autant, beaucoup sont candidats au ralenti, surtout il est vrai les attaquants dans les sports collectifs spectaculaires, et les joueurs professionnels « de classe mondiale »... Mais le ralenti, par sa frivolité, sa capacité à se lasser des uns pour se porter soudain sur d'autres, et les faire à leur tour devenir rois ou reines, d'un jour ou de quelques jours, est en définitive la force même qui distingue et annoblit : elle est un « milieu », dans lequel certain.e.s sont parfois appelé.e.s à entrer, pour un temps. Et celles et ceux qui s'y déploient le plus souvent y acquièrent progressivement une qualité, comme une grâce, ou une aura.

Ils reçoivent ainsi l'onction de cette huileuse ductilité du ralenti, cette matière dont les rêves et les objets marketing sont faits, dans un monde où le médiatique est devenu le centre, et le réel la périphérie.


C'est désormais un ressort facile de la publicité : utiliser le motif du super-héros pour vanter les mérites d'une enseigne, d'un produit.... Mieux encore : promettre au consommateur qu'il va lui-même acquérir des super-pouvoirs ! Qu'il s'agisse d'une boisson sucrée qui fait grossir, ou des promotions sur les concombres et les radis..., tout est prétexte à convoquer cet être fantastique, ennemi juré des injustices, et inflexible gardien de la civilisation.

Les super-héros naissent dans les États-Unis des années 1930, et ceci ne surprendra personne : dans le contexte de la Grande Dépression, les comic strips qui les propulsent connaissent d'emblée un vif succès populaire. « Notre besoin de consolation » est immense, et à l'évidence, la thématique super-héroïque joue à plein quand l'individu est écrasé par un contexte qui le voue à l'impuissance...

Mais, dans ce cadre initial, la mythologie qui se développe rappelle la figure de Robin des Bois, création populaire destinée à adoucir les oppressions subies et à dégager une possibilité, un espoir. Opium du peuple dès l'origine, le super-héros devient ensuite une morphine contre l'impossibilité d'agir, peu à peu industrialisée pour une distribution généreuse à grande échelle.

Ainsi, aujourd'hui, quand une publicité nous enjoint de libérer le super-héros qui est en nous, elle nous laisse entendre que nous ne pouvons plus agir avec nos moyens humains. Nous n'avons plus la capacité d'obtenir le résultat espéré sur un plan « normal » de réalisation : il nous faut passer sur un plan supérieur, surhumain, irrationnel et irréel, celui de la fiction et du principe de plaisir, celui en définitive du vieux désir de toute-puissance qui sommeille en nous depuis l'enfance, mais qui subit aussi une si injuste frustration... Masques et costumes bariolés trahissent au passage cette aspiration narcissique et régressive, issue des profondeurs.

« L'homme n'est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête », dit Pascal. En exacerbant nos pulsions infantiles, le motif du super-héros nous renvoie au final à une part sombre de notre humanité : celle qui autorise des êtres à se prétendre supérieurs, par nature ou par richesse, et à se croire capables de résoudre enfin l'insupportable complexité du réel. La partie inférieure de l'humanité dût-elle en subir les conséquences...

Proches des fameux « dieux du stade » de Leni Riefenstahl, les super-héros cependant ne sont pas allemands, et ils ne sont pas non plus chinois, ni japonais, ou gabonais : ils sont américains, et de fait ils incarnent l'impérialisme idéologique inégalitaire des États-Unis. Au service des super-marchés, les super-héros ont comme trouvé leur place naturelle ; ils semblent ainsi parachever la stratégie fondamentale d'une vaste politique de domination du monde : d'abord convaincre l'individu de se dépouiller de sa puissance politique, puis lui offrir, en retour, de s'en consoler par le fantasme et la consommation.


Sous ses dehors innocents de « trombinoscope », un rien scolaire, le profil facebook conforte cette phrase, presque devenue un adage : « le medium c'est le message ». Si la prise en main de cet outil n'est pas sans évoquer le renseignement d'un formulaire administratif, c'est qu'il en emprunte la forme assez clairement. Et, clairement, il fait de vous un « administré ».

Mais de quelle administration publique, ou privée, s'agit-il ? On vous invite à renseigner des informations civiles – nom, prénom, date de naissance... -, des informations scolaires, professionnelles, associatives, personnelles : vous pouvez renseigner vos goûts artistiques, culinaires, vestimentaires, vos destinations de voyage, vos lieux de shopping, vos fréquentations du weekend, vos pratiques culturelles et sportives…

Et où se termine le formulaire ? Il ne se termine pas. Si bien que vous pouvez vous sentir libre de tout dire, de tout confier, de tout coucher par écrit, sous le sceau de la confidence ou de l'aveu, toute chose vous appartenant et vous définissant ; si bien que ce formulaire se doit de vous épouser, en dernière instance, sous toutes vos coutures.

S'agit-il de vous fournir une analyse approfondie de vous-même – façon questionnaire scientologue aux promesses libératrices – ou de vous faire gagner un concours, dont les participants seraient environ trois milliards ? Ou bien, plus modestement, s'agit-il de vous créer un avatar complet et vivant, comme vous, vibrant aux moindres évolutions de votre vie réelle, pour en prolonger dans ce milieu nouveau qu'est le web toutes les potentialités ?

Le medium est en effet le message mais ici quelque chose de nouveau se produit : car le message ici c'est vous. Vous êtes en effet converti en informations, quantifiables, évaluables et chiffrables, au point qu'il est difficile en définitive de ne pas tout savoir sur vous lorsque vous avez franchi un certain seuil. L'algorithmie de la plate-forme se chargeant par la suite de prédire vos inclinations et vos comportements potentiels.

Le profil facebook constitue ainsi une nouvelle blessure narcissique infligée à l'humain : il révèle que la personnalité individuelle n'a rien d'infini et d'imprévisible ; bien au contraire, elle est pleinement, elle aussi, numérisable. Passée ainsi à ce tamis, elle est réduite à une équation sans inconnue. Et devenu, sans vous en rendre compte, le participant d'un jeu vidéo à l'envergure mondiale, vous êtes invité à transcrire votre libre-arbitre en virtualités informatiques. Vous rejoignez dès lors les rangs d'un vaste bétail, parqué, fléché, administré pour tout dire par la gestion commerciale d'une entreprise, qui vous tient, et vous détient, par vos émotions et vos attachements affectifs.


On pourrait imaginer un « biopic », consacré à Michael Jackson, où le rôle titre serait joué par une jeune femme asiatique aux cheveux blonds... Mais inévitablement on crierait au « film d'auteur », puisqu'il s'agirait à l'évidence d'un projet expérimental, provocateur, pour ne pas dire iconoclaste !

Car le « vrai » biographical (motion) picture se doit de coller à la « réalité ». Pour le biopic consacré au chanteur Freddy Mercury, le comédien Rami Malek a été coaché, de façon intensive, afin d'épouser chaque mouvement accompli par l'artiste lors de sa prestation au concert Live Aid de 1985.

Mais à quoi cela rime-t-il ? On devrait préférer une vidéo de ce célèbre concert, pour voir le « vrai » Mercury et son groupe Queen, plutôt qu'un film, qui en restera au stade de la simple représentation, toute mimétique fût-elle. Mais, en se substituant aux sources, et en prenant souvent des libertés avec elles à des fins narratives, le biopic nous propose mieux : il entend nous faire vivre l'événement comme si on y était. Et, par là, il manifeste quelque chose de troublant : un certain cinéma puise aujourd'hui son « aura » – au sens où Walter Benjamin l'a définie – dans le fait d'épouser chaque contour d'un événement irrémédiablement passé, irrémédiablement perdu, et de le restituer ainsi à notre connaissance et expérience im-médiates.

Connaître une réalité historique par le biais de supports – textes, images, photos, enregistrements audios et/ou vidéos... – nous laisse sans doute un sentiment cuisant : celui d'être maintenu sur le seuil, et jamais aucun videur ne nous permettra d'accéder finalement et véritablement à la fête. Le biopic, en apparence, est la solution à ce problème. Car il bouscule le vigile posté à l'entrée et ouvre l'accès en grand, avec des airs de héros démocratique qui favorise le plus grand nombre.

Mais, une fois que nous avons enfin passé ce dernier barrage, le biopic nous assigne une place muette et invisible, sans corps et sans rôle, celle du témoin silencieux et admiratif – forcément admiratif ! – du spectacle de la grandeur à laquelle nous rêvions d'accéder. Un peu humilié sans doute, nous acceptons pourtant de jouer le jeu du « on y est enfin », alors qu'on assiste en réalité à une reconstitution de la « fête », par des doublures, dans un décor en carton pâte ou images de synthèse...

La grande « démocratisation » promise par le biopic joue donc comme une monnaie de singe : vous espériez enfin rejoindre la distinction sublime des stars et des grandes figures historiques, mais vous êtes rappelés à votre rôle de faire-valoir, vous êtes là uniquement pour faire la claque. Autrement dit : l'histoire – la vraie – vous échappe à nouveau, et à la fin, cette fois, ou encore une fois, vous applaudissez.


Dans un rapport entendu à l'obscénité, la pornographie n'aurait rien à cacher. Plus encore : son essence consisterait même à tout dévoiler, crûment, avec un effet de surenchère éperdue et morbide.

Pourtant, dans cette mise à nu sans ambages, quelque chose reste dissimulé : c'est l'angle mort de la pornographie, son tabou, d'autant plus inavouable qu'elle est censée ne pas en avoir. Ce qui échappe à son grand déballage semble bel et bien relié à la vraie complexité du désir.

En appauvrissant, en niant donc, cette complexité, la pornographie révèle son intention secrète : réfuter l'émotion, le sentiment, l'esprit du sexe. Tout au mieux, dans un récit pornographique (s'il existe !), assistons-nous comme spectateur au trouble, au vertige, mais bien souvent ce feu passager est simplement corrélé à l'exposition des parties génitales des protagonistes, ou à celle de leurs attributs corporels typiquement virils ou féminins...

C'est en interrogeant cette pudeur que l'on comprend l'entreprise de la pornographie comme industrie : aliéner le désir humain en le réduisant à ses objets basiques, pour ainsi dire sans relief ni sophistication. C'est donc à une authentique négation de l'humanité fondamentale du spectateur que l'on assiste, et le voici réduit, par court-circuitage de son histoire, de sa culture, de son identité, de sa psyché, à une machine cartésienne qui réagit à des stimuli visuels et - éventuellement - sonores.

En définitive, l'industrie pornographique apparaît alors sans fard et sans vergogne pour ce qu'elle est : une standardisation systématique du regard et de la libido.


« The show must go on ! » : voilà sans doute la devise de l'information continue, ce dispositif qui tend aujourd'hui à dominer tout l'univers médiatique. Comme au cirque, le raté retentissant du clown ou du jongleur, fût-il éditorialiste ou chroniqueur, et l'accident mortel du funambule, fût-il célébrité ou anonyme, ne doivent à aucun prix suspendre l'hypnose contemplative dans laquelle on veut maintenir le spectateur.

Dans cette injonction, le journalisme s'épuise et s'étiole, lui qui à l'origine s'employait au contraire à décoller les esprits des phénomènes : prendre du recul pour développer un esprit critique, une compréhension plus globale de ce qui se passe, tel était le fruit promis par la grande presse au citoyen en quête de sens.

En nous immergeant dans un bain de comptes-rendus et de bavardages « à chaud », les chaînes et les fils d'information prétendent à l'inverse nous procurer l'expérience immédiate de la réalité. Seule vérité, pourtant faite « de bruit et de fureur », l'événement, total et accablant, serait ainsi devenu l'objet de connaissance suprême, celui auquel chacun souhaite accéder, comme un un élan mystique vers le sacré.

« Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation », dit Guy Debord dans La société du spectacle, et c'est cet éloignement même qui, paradoxalement, et inexorablement, avive encore cette faim dévorante pour la représentation. De l'information, on se doit cependant de rappeler qu'elle est déformation, la mise en récit et en format tendant en effet à réagencer et à recomposer les faits dont elle s'occupe. De l'information, simplement, on se doit aussi de dire qu'elle ne sera jamais connaissance.

Il y a sans doute plus d'« expérience du réel » à trouver dans la connaissance – qui embrasse un grand nombre de phénomènes pour en discerner les constantes et les logiques sous-jacentes – , que dans l'information, fragmentaire, partielle, parfois anecdotique... Mais les hommes, au fil du temps, ont aussi mis beaucoup d'idéologie et de doctrine dans « LA » connaissance. Et voici qu'après des siècles de déception et de trahison, l'individu entend désormais se faire une idée de la vérité par lui-même, en allant au contact direct des événements.

« Que l'information continue ! » devient ainsi un mot d'ordre, un nouveau credo, en apparence démocratique. En apparence seulement. Car l'information peu à peu révèle elle aussi sa dimension idéologique : celle d'une médiation qui biaise la vision. Et, allant plus loin, le spectateur finit par faire une autre découverte, plus inquiétante encore : pris dans un flux continu d'informations, toutes plus importantes et tonitruantes les unes que les autres, il retrouve en définitive l'indétermination primordiale du chaos.


Entre 1999 à 2005, Lance Armstrong remporte sept Tours de France, d'affilée, et pulvérise ainsi le record précédemment établi à cinq victoires. Puis, en 2013, jeune retraité, pressé par les enquêtes, et par Oprah Winfrey, il avoue s'être dopé, de façon régulière, pour gagner. Dès lors, il devient l'un des plus grands tricheurs de l'histoire du sport professionnel, rejoignant Ben Johnson, Diego Maradonna, Maria Sharapova...

La frontière entre grands champions et grands dopés semble mince, floue, mouvante. Le sentiment que tous sont touchés plane ainsi, renforcé par le nombre anormal de cancers et de décès prématurés que, chaque année, le cyclisme, le football américain, l'haltérophilie... comptabilisent. On veut pourtant un sport sain, et sans triche, fait d'exploits fondés sur la seule valeur physique et personnelle, le courage, la ténacité...

Mais, dans le même temps, on ne se satisfait pas d'un spectacle au rabais. Comment imaginer par exemple que les trois semaines d'étapes quotidiennes du Tour de France se jouent à moins de 40 km/h de moyenne ? Comment envisager que cette compétition soit amputée de ses étincelantes étapes « de montagne », courues parmi une foule dense de spectateurs déchaînés, par plus de 30°C, en plein mois de juillet ? En somme : on veut du grand spectacle mais sans artifice, on veut la vérité des hommes et des femmes, qui souffrent et puisent au plus profond, pour triompher enfin, d'eux-mêmes et des autres.

Dans la mise en évidence de cet écart agonistique, les sportifs professionnels apparaissent soudain pour ce qu'ils sont : les figurines d'un grand jeu collectif, les poupées d'un théâtre d'exploits et de défaites, où le mérite réel des protagonistes est de durer, en résistant le plus longtemps possible au démembrement auquel on les destine.

En Mésoamérique précolombienne, les affrontements d'un célèbre jeu de balles étaient suivis de sacrifices humains. Dans une mésinterprétation du rite, on a cru que c'était l'équipe vaincue qui était passée par le fil de l'épée. La modernité semble avoir fait sienne cette version fantasmée, car symboliquement elle rejoue sans cesse ce protocole expiatoire : soit le champion est défait, et sa mort virtuelle est accomplie, soit il triomphe, et c'est l'apothéose généralisée. Mais si le triomphe est excessif, démesuré, et arrogant, il reste possible de ramener le héros victorieux à terre : pour cela, il suffit de lui imputer les termes du dispositif auquel la folie collective l'enjoignait pourtant.

Puisse le sport-spectacle être ainsi fertilisé et revitalisé du sang d'un dieu déchu...


Le fait est désormais avéré : la machine supplante intellectuellement l'humain. Depuis que les plus grands champions d'échecs et de go ont été défaits par des ordinateurs, l'intelligence artificielle semble en effet avoir établi sa prééminence, et nous devrions sous peu basculer dans l'ère de la singularité informatique : autrement dit, dans ce temps si souvent annoncé où la machine pensante dirigera le monde...

Pourtant, les champions informatiques en titre sont bien incapables de se préparer un café le matin, ou même simplement de déceler l'éventuelle ironie de ce début de texte. Dans une civilisation où l'on fait prévaloir la quantité sur la qualité, les processeurs des ordinateurs nous surclassent en volume, en rapidité et en efficacité de calculs... dans l'étroit silo de spécialisation où ils sont enfermés. Mais, à ce jour, en adaptabilité et en diversité, en pertinence aussi le plus souvent, l'ordinateur le plus surpuissant s'avère limité, aveugle à la métaphore, inapte à l'improvisation créatrice... Rarement multi-tâches, l'IA consomme une énergie folle pour souvent se contenter de reproduire des capacités qu'un enfant de 6 ans maîtrise.

Le progrès technique est toutefois incontestable, et il faut reconnaître que, depuis le biface, l'outil a évolué vers des degrés de spécialisation et de sophistication impressionnants. Mais le marketing qui l'entoure désormais semble s'être emballé. Et, incapable de reconnaître qu'il a sur-vendu un assistant en le présentant comme un individu autonome, il s'emploie à conformer le réel à sa promesse.

Ainsi les services numériques s'attachent à prévoir le comportement de leurs usagers... en appauvrissant l'éventail de leurs décisions (notamment par l'effet dit de « bulles de filtres »). Par ailleurs, les innovations les plus récentes concernent plutôt l'interfaçage cerveau-machine. A terme, on peut donc imaginer que l'esprit assiégé soit enfin soumis à un formatage simplificateur... En somme, il faut transformer l'animal en machine, à défaut de transformer la machine en animal - entendez : à défaut de la doter d'une « âme ».

Voilà le signe en définitive que c'est notre intelligence qui est devenue artificielle, Et, mue selon le « mouvement autonome du non-vivant » (Debord), elle devrait parvenir à saper le fondement de toute intelligence naturelle, et finalement de toute intelligence : en sapant simplement ce fondement qu'on appelle « la vie ».


Un jour de mai 2017, il apparut sur les écrans du monde entier. La France s'était donné un jeune chef : le pays, bien connu pour ses glorieuses révolutions, se coiffait d'un président d'à peine 40 ans ! Emmanuel Macron s'affichait logiquement comme un renouveau, une cure de jouvence. Peut-être même était-il le seul capable de remettre « la République en marche »...

Son élection devenait le signe que la vieille opposition gauche–droite était caduque. En tout cas pour la presse. Car la voie du milieu macroniste, esquissée dans un essai de campagne sobrement intitulé Révolution, semblait ressusciter des principes issus d'un passé pas si lointain : réinitialisation du libéralisme économique, facilitations faites aux plus aisés, renforcement de l'étatisme, reconstitution de l'arsenal répressif de la police...

D'une ligne finalement centriste, qui, comme le disait un autre président, n'est « ni de gauche, ni de gauche », Emmanuel Macron semblait plutôt s'inscrire dans le sillage de l'un de ses prédécesseurs oubliés. En nouveau Valéry Giscard d'Estaing, il paraissait appliquer à une crise profonde le même esprit : celui de la continuité sous l'apparence du changement, celui d'une jeunesse foncièrement conservatrice sur les questions économiques et politiques.

« Il faut que tout change pour que rien ne change », disait Lampedusa par la voix du jeune Tancrède, aristocrate acquis à la révolution par romantisme et opportunisme. On pourrait réviser cette célèbre phrase, et la placer sans peine dans la bouche d'Emmanuel Macron : « il faut appliquer les recettes qui ne marchent pas pour que cela continue de ne pas marcher. ».

Autrement dit : maintenons coûte que coûte la République en panne.


« Je suis le Lézard-Roi : je peux faire n'importe quoi ! ». Au point culminant de la chanson Not to touch the earth (« Sans toucher terre »), Jim Morrison résume l'esprit de fronde et de libération qui, à la fin des années 1960, a animé la jeunesse du monde entier. Il atteint aussi le sommet auquel son groupe parviendra : une écriture rock inédite, aux accents psychédéliques et mystiques, ouvrant des voies nouvelles.

Propulsé en 1967 par le succès de son premier album, The Doors fait irruption sur la scène artistique et médiatique à un moment où les États-Unis sont sous tension : guerre au Viet Nam, ségrégation raciale, révolution des mœurs... La « génération baby-boom » fait valoir sa vision subversive, et entend prendre le pouvoir. Jim Morrison paraît tout désigné pour devenir l'un des leaders charismatiques de cette lame de fond. Beau, intelligent, audacieux, il est aussi un lecteur de La psychologie des foules de Gustave Le Bon, dont il manie les principes avec brio lors des concerts...

Mais, lorsqu'en 1971 le groupe s'éteint, avec la disparition prématurée de son chanteur, quelque chose semble s'être passé, comme une reprise en main. S'agit-il d'un « coup » de la CIA ? D'une stratégie bien ourlée du camp républicain ? Des signes avant-coureurs du reaganisme, initié justement dans la Californie de cette époque ? On pourrait tabler sur une « révolution conservatrice » précoce, motivée par le risque d'une insurrection mondiale de la jeunesse (1968). On pourrait aussi voir un vaste plan d'élimination des opposants et des contre-pouvoirs : la liste des assassinats politiques qui émaillent la décennie des années 1960 est sur ce point très éloquente.

Pourtant, Jim Morrison meurt de sa belle mort, à 27 ans. D'une mort prématurée certes, mais d'une mort attestée désormais par divers témoins : l'abus de drogue et d'alcool aura eu raison de ce Che du rock'n'roll. Sous la pression d'une condamnation judiciaire américaine, sous la pression aussi d'une carrière de star qui lui pèse, le chanteur des Doors semble s'être finalement auto-détruit.

Figure girardienne, « Jim » paraît avoir préféré le sacrifice de sa personne, plutôt que la révolution politique et civilisationnelle, pour faire exutoire aux tensions de son temps. Sous cette lumière, il devient le symbole d'une génération qui n'a su, qui n'a pu, qui n'a peut-être simplement pas voulu, changer si fondamentalement le monde.


Depuis leur dissolution en 1785, les Illuminati n'ont cessé de croître en puissance. Aujourd'hui, le plus célèbre des ordres secrets est un cercle qui semble contenir tous les autres. On dit de lui qu'il pilote tout, selon un plan mystérieux, ourdi en coulisses. Ou bien plutôt : depuis les coulisses des coulisses...

Que reproche-t-on exactement aux Illuminati ? Instigateurs d'un nouvel « Ordre Mondial », pensé et enclenché il y a plus de deux siècles, ils auraient activé la phase finale de leur action il y a trente ans. Même si ce timing signale une piètre efficacité, nous devrions subir sous peu l'effet complet de ce complot machiavélique ! A moins de nous opposer courageusement à cette atteinte portée à notre harmonie collective...

En somme, les Illuminati seraient des puissants, qui se réunissent, sans renfort de publicité, pour décider des grandes orientations humaines, et cela évidemment afin de servir leurs intérêts. En pleine Guerre froide, cette thèse n'avait pas d'audience sérieuse : souvent, alors, on lui préférait la notion de « lutte des classes ». Que les puissants s'accordent entre eux, cela semblait entendu, on appelait cela « conscience de classe » des dominants. Mais, à cette époque, les « dominés » eux-mêmes étaient dotés d'une certaine conscience de classe, et défendaient leurs intérêts communs, par divers moyens de l'action politique et syndicale. Dans ce contexte, la vision actuelle des Illuminati serait passée pour une fade comptine, impropre à susciter la subversion ou la révolution.

Que la mise en lumière des Illuminati ait aujourd'hui autant de succès, notamment médiatique, ne devrait donc pas réjouir les « dominés ». Car elle est sans doute le symptôme d'une grande « inconscience de classe ». Incapables de s'organiser pour faire valoir leurs droits et leurs intérêts, les dominés semblent en effet se complaire dans une rêverie romanesque, voire cinématographique, dans laquelle un « Spectre » planerait au-dessus de leur langoureux sommeil.

A l'évidence, cette rêverie n'est pas celle des plus démunis, des vrais « prolétaires » d'aujourd'hui, qui ont d'autres chats à fouetter que de discerner sur la Toile les indices d'un vaste complot mondial. Malgré un fond de vérité intemporel – à savoir que les puissants s'entendent pour se maintenir au pouvoir – , le mythe des Illuminati devient dès lors un signe tragique. Une frange favorisée des dominés semble en effet se complaire dans l'inaction, et laisse ainsi transparaître une fascination quelque peu morbide pour un jeu de pouvoir qui lui échappe. Peut-être, au fond, aimerait-elle, elle aussi, y participer.